Toujours la peur

Ce billet s’inscrit dans une série pour le vendredi sur les Campagnonades. J’y parle de notre réalité de l’apprentissage hors des murs de l’école.

Bon. Resserrer les règles pour l’enseignement à domicile, un thème gagnant pour un gouvernement qui a été élu et fait campagne en exploitant la peur au ventre de chacun. On parle des écoles religieuses? Qu’on en parle, au lieu (d’avoir peur) de mettre tous les parents éducateurs dans le même bain! (Ben non: on a trop peur!) Vraiment, si ce n’est pas acceptable de fournir un enseignement surtout religieux aux dépens des autres matières, qu’on s’attaque à ce problème-là précisément. Ce serait plus efficace.

On veut «obliger l’enseignement d’un contenu minimal en langues, mathématique, sciences et univers social, ainsi que la passation des examens ministériels». Ce que ça peut changer pour nous (qui visons plus que ce qui est minimal, merci), cette histoire, puisque ces matières sont DÉJÀ obligatoires, merci, c’est cette passation des examens. (Déjà, ça risque de me forcer à interagir avec la commission scolaire, ce dont je n’ai aucune envie, mais ça, la CAQ le comprend, sûrement…) Surtout? Ça va me faire perdre un temps fou, à préparer ma fille pour ces épreuves (disons-le clairement: les enseignants passent un temps fou en classe à le faire, gaspillant ainsi des heures et des heures de cours où on aurait pu apprendre plus que… comment passer un examen! Ça me rappelle les années 1940 quand ma mère était forcée d’apprendre par cœur le catéchisme… pour rien!). Ce que je trouve absolument stupide. Bon là ma chouette on va arrêter d’apprendre, pis on va s’entraîner pour réussir une épreuve. Ensuite on revient à la réalité… et on rattrape le retard que la bureaucratie nous a fait prendre. Eh que c’est beau la science politique, hein; on en parlera dans pas longtemps, parce que ton programme vient de s’enrichir. Faut t’armer, ma chouette.

Remarquez bien qu’il faudra que les enfants passent des examens. En français, cela ne veut PAS dire qu’ils doivent les réussir, mais bien qu’ils doivent les subir, s’y présenter. Ensuite on parle de l’intérêt de l’élève? Faites-moi rire un peu. En quoi est-ce dans l’intérêt d’un enfant d’être traîné, tôt le matin (cette année nos examens, si ma fille devait en subir, nous forceraient à quitter la maison bien avant son réveil habituel, trois matins de suite – ça part mal!), pour aller dans un environnement inconnu, entouré d’enfants inconnus, écrire des réponses à un examen qui ne rime à pas grand-chose et qui stresse infiniment même les enfants que leur enseignante entraîne pour qu’ils réussissent? Non. On ne parle pas d’intérêt de l’enfant ici, on parle de contrôle. Et on contrôle parce qu’on a peur. Peur que quelqu’un, quelque part, soit libre et conscient, et se serve de sa liberté.

Je me demande bien si le ministre parle parfois aux employés de la Direction de l’enseignement à domicile. Ils sont débordés. Ils avaient sous-estimé la demande, semble-t-il. Mais malgré ça, on parle de quelques milliers d’élèves (5200 élèves dont les parents se sont pris à croire, l’an passé, au consensus enfin atteint avec le gouvernement et qui se sont inscrits comme la loi le leur demandait, puisque tout était… tiguidou. Belle blague!). Incluant les élèves de ces écoles religieuses, sur lesquelles la CAQ va se faire un beau capital politique.

La peur? Le ministre en a parlé. Il a peur que des enfants soient éduqués «en marge de tout contrôle de l’État». Le contrôle de l’État. C’est ça que vous souhaitez, vous, pour vos enfants, le contrôle de l’État? Ah bon. C’est que, voyez-vous, l’État n’était pas sous la couette quand ces enfants-là ont été faits. Et l’État n’a pas à les contrôler non plus (quoique je vois là une admission du but de l’École!). L’autorité parentale, on la délègue en envoyant l’enfant à l’école, mais on la conserve, comme parent. Oh que oui, je vais citer le Code civil du Québec! Les père et mère ont, à l’égard de leur enfant, le droit et le devoir de garde, de surveillance et d’éducation. C’est l’article 599. En passant? L’article 605 dit que si vous déléguez l’autorité parentale (en envoyant un enfant à l’école, par exemple), vous avez, comme père ou mère, le droit de surveiller l’éducation reçue. Tiens, tiens. Le Code civil ne précise pas vos recours, si jamais vous trouvez cette éducation médiocre… mais vous pouvez toujours faire le choix de l’école-maison…


Le cadre entourant l’enseignement à domicile qui est en vigueur depuis un an avait fait l’objet de discussions, de consultation auprès des associations qui regroupent les parents éducateurs et d’experts. Une table de consultation a été mise sur pied l’an passé, réunissant tous ces intervenants. Cette fois-ci, AUCUNE consultation n’a eu lieu, AUCUN respect n’a été témoigné à qui que ce soit (!). C’est une réforme unilatérale moins d’un an après une réforme qui avait fait l’objet d’un consensus. Je ne peux pas pardonner à ce gouvernement ce qu’il vient de faire: me faire regretter le règne libéral (!!!).


Quand je lis (source) que Ce nouveau cadre réglementaire [garantit] que les élèves recevant l’enseignement à la maison auront accès à une formation de qualité comparable à celle dispensée aux élèves fréquentant un établissement scolaire reconnu, là je me fâche. Surtout que dire ça la même semaine où on apprend que seuls 15% des élèves du public non enrichi se rendent à l’université, ça dépasse l’entendement! Si on laisse les parents tranquilles, on va se rendre compte que la plupart d’entre eux visent… pas mal plus haut que ce programme officiel. Leurs enfants, pour la majorité, obtiennent mieux. Souvent plus de connaissances, un rythme toujours plus adapté à leurs besoins, beaucoup d’enrichissement et de liberté.


Je suis d’accord avec ce qu’écrit Julie Roux dans La honte (on s’est fait avoir!) et dans Comment tuer la richesse de la diversité en confondant le droit à l’éducation avec le désir de conformité. Je suis d’accord avec Thierry Pardo quand il écrit que «C’est une recette éculée du populisme débutant qui fait passer l’obligation pour un droit, la sécurité pour de la liberté, la conformité pour de l’égalité, et la niaiserie pour un projet politique.» J’ai, moi aussi, le drapeau en berne. (Voulez-vous bien me dire pourquoi le Québec me pousse à le quitter?)

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3 réponses à Toujours la peur

  1. Ping :Deux citations (sans poisson) — Les campagnonades

  2. Clément dit :

    Merci pour ce texte et la mise en perspective avec les « avancées » (toutes relatives) des dernières années.

    Ça aide à comprendre… et soupirer avec toi.

  3. Campagnarde dit :

    Merci Clément. Je n’ai pas fini de parler de la question. La CAQ procède à une attaque contre les mères (majoritairement), contre les femmes, contre les parents, contre la liberté fondamentale et contre l’intérêt supérieur de l’enfant, en faisant fi de ses obligations de confidentialité et de l’historique de la situation.

    L’an passé, les parents éducateurs se sont fait convaincre, parce qu’ils voulaient être de bonne foi, de s’inscrire auprès du ministère (auparavant beaucoup ne s’inscrivaient pas à leur commission scolaire parce que trop souvent le résultat était du harcèlement et un signalement automatique au DPJ – beau gaspillage de ressources essentielles!). La CAQ a décidé que notre bonne foi faisait de nous un bon gibier, et referme le piège.

    Je me retiens à deux mains pour ne pas parler de « mansplaining » dans le cas de ce ministre. Il semble que toutes les petites madames devraient se calmer: il va toutte nous zexpliquer (notre incompétence dans l’éducation de nos enfants, notre absence de droits, la toute-puissance de son gouvernement, qui n’a même pas besoin de consulter des experts ni des preuves, ni de respecter les lois sur la confidentialité…).

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