Le septième lit

L’Homme a fait, après mes six lits de quatre sur six pieds, un septième lit, plus grand et carré. L’idée de départ était de remplacer un lit carré existant. Sauf que le bois, après examen sommaire mais tardif, s’est avéré complètement pourri, et le carré… approximatif (aucun côté de la même longueur qu’un autre!). L’Homme a donc fait à sa tête et a fabriqué un nouveau lit. Le lit installé, il fallait le remplir, et notre ami avec son équipement motorisé était reparti. Là, je vous avertis: ce billet ne parlera pas de jardinage ni de potager (surprise!), mais de danger. Alors l’Homme s’est armé d’une brouette et s’est mis à la remplir et à la vider. Pendant ce temps, je travaillais dans mon bureau, la fenêtre ouverte. Il devait bien y être depuis une heure quand j’ai entendu un grand cri, suivi de jurons plus que sentis. Je me suis précipitée: il revenait en boitant (et en sacrant). Ce qui s’était passé? Une rencontre inouïe entre tibia et brouette. Que dis-je: entre tibia innocent et instrument de mort! (Le résultat a vité été impressionnant d’enflûre et de colori…)

Ce qui s’est passé dans ma tête avec ce cri? Ça vient de loin. Ça vient d’un autre cri. Quand j’étais petite, à un certain moment (peut-être plus d’une fois?), des jeunes du travail de ma mère étaient venus passer plusieurs jours. On parle d’adolescents qui vivaient dans ce qu’on appellerait maintenant un centre jeunesse. Pour vous replacer dans l’époque, imaginez de menues moustaches, les paquets de cigarette coincés dans la manche du t-shirt, et imaginez qu’on les appelait alors délinquants juvéniles. L’idée de ce séjour au domicile rural de l’une de leurs éducatrices ferait sursauter de nos jours, mais pour aucune raison qui soit: j’avais environ six ans, ils avaient entre quinze et dix-sept ans, et n’avaient rien de méchant. Au contraire, car ils sortaient de leur routine institutionnelle (pas cadenessée, quand même!) pour passer quelques jours à camper et à faire du travail manuel chez leur éducatrice préférée. Même petite, j’étais en toute sûreté et je les aimais beaucoup (hé: ils étaient au secondaire! Aussi bien dire des hommes! Hahahaha!). Je me souviens particulièrement bien de l’un, qui était orphelin (et placé avec les soi-disants délinquants, ce qui est tellement une bonne idée, m’enfin…). Appelons-le Réjean. Oui, hein, parce que c’était son nom! (Je ne sais pas si j’ai embelli l’histoire avec le temps, mais il me semble que c’était un garçon très doux et gentil.)

Un certain après-midi, mon père montrait aux jeunes gens à fendre du bois. Moi je me promenais dans le champ non loin (celui qui est maintenant une pinède… ça ne me rajeunit pas!). Le cri a rententi. LE cri. Le genre de cri qu’on ne peut plus oublier. J’ai couru vers le cri (c’était, évidemment, celui de Réjean), puis vers le chalet des voisins (à la demande de mes parents, mais je ne me souviens plus pourquoi il fallait que je ramène quelqu’un exactement; peut-être parce que ma mère était responsable du jeune homme et que mon père était le seul à conduire et qu’il fallait donc qu’un adulte reste avec nous entre-temps). Le résultat, on l’a su plus tard ce jour-là au retour de Réjean: il avait perdu (drôle de mot à choisir, mais vous comprenez que je ne veux pas dire égaré) un de ses majeurs.

L’Homme au potager a cru qu’il ne faisait que crier. Mais son cri m’a ramenée plus de vingt-cinq ans en arrière. Tout est bien qui finira bien, remarquez. Mais quelle frousse, et quelle empreinte profonde ce souvenir a forgée!

Pour marque-pages : Permaliens.

2 réponses à Le septième lit

  1. Manon dit :

    Ça marque des cris comme ça…

    Mais changement de sujet, tout en ne changeant pas, je regarde la brouette sur la photo….

    À risque de faire moumoune (en tout cas selon les dires de mon beau-frère pousseux de crayon, comme il dit lui-même pour dire que son travail n’a rien de physique et qui lui a une vrai brouette…), lors de l’achat de notre brouette (un des premiers achats quand nous sommes arriver à la maison), nous les avons longuement regardé. Finalement nous avons opté pour un modèle à deux roues au lieu d’une seule comme celle sur ta photo. Mon homme s’est vite dit qu’une brouette à 2 roues serait plus sécuritaire pour lui, le « balan » est plus facile à garder surtout en terrain accidenté comme le notre. Et que la charge mis dans la brouette serait certainement un brin pesante 😉

    Constat c’était une maudite bonne idée. Mon homme peut le confirmer après avoir aider le beau-frère avec sa brouette à une roue!!! Moumoune peut-être, mais plus sécuritaire surement et plus efficace et rapide dans ses déplacements!

    • vieux bandit dit :

      Et je pense qu’on s’en va vers ça. La brouette est en train de devenir saga! Celle sur la photo c’est notre 2e, une vieille qui a fait la guerre et qu’on a eue quand le copain de ma mère a vendu son chalet.

      En mai dernier quand ma mère et moi avons voulu jardiner, on n’en avait aucune… Alors commencer à jardiner a pris deux heures au lieu de deux minutes, le temps d’aller en acheter une et de l’assembler (j’ai sacré en essayant toute seule attaquée par des millions de mouches; le lendemain en 15 minutes j’avais fini…). Bref, c’est moi qui ai choisi la brouette. L’Homme la trouve trop pesante et je ne sais quoi encore, alors c’est celle que moi j’utilise. Mais oui, avoir su ce qu’on sait maintenant…! Chapeau à vous autres!

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